Trébuchement et mouvement dynamique en analyse, quand le langage se fait corps

Beaucoup de difficile à dire ou d’impossible à dire sont là  sous une forme ou une autre dans la séance d’une cure analytique, par le corps, sa tenue, le regard…. que l’on soit en face à face sur un fauteuil ou sur le divan, l’important est l’écoute de l’analyste, l’écoute du patient qui lui aura accordé sa confiance, suffisante, pour accepter la règle fondamentale en analyse qui est de « dire tout ce qui vous passe par la tête, sans se censurer » Pour celles et ceux qui en ont fait l’expérience, nous savons que ce n’est pas toujours aisé !

Je voudrais vous faire part de mes interrogations et de quelques réflexions quant à ce langage décentré que je nomme « trébuchement »

Dans le mot « trébuchement » il y a aussi, «truchement » ; par le biais de quelqu’un : « tuché » la rencontre, ils sont important dans la cure analytique, important de les entendre, de les relever.

J’entends le trébuchement  comme une sorte d’écart, un interstice dans ce qui est en train de se dire, pas seulement le lapsus, mais aussi, l’hésitation, le sourire, l’interrogation muette, le petit rire, parfois le regard, perdu ou scrutateur.

Les troubles du langage, comme le bégaiement par exemple, serait-ce la souffrance d’une inscription ? D’une inscription corporel ?

A l’heure de notre éveil de petit enfant, de petit bébé, quand nous n’avions pour nous exprimer uniquement nos sens, l’ouïe, l’odorat, et le mouvement des bras et des jambes, nous sommes immergés dans un bain de langage, le langage qui nous vient de notre mère, père ou les personnes de soins. Ce langage s’inscrit dans notre corps par la captation de nos sens. Le petit enfant est en mesure de communiquer très rapidement aux sollicitations car il reconnaît les sourires, les pleurs, l’ennui, la non présence de la personne avec lui.

Est-ce la pensée qui fait trébucher le langage ou l’inverse ?

Parlons-nous, à ce propos, de structure ?

Trop de pensées, l’obsessionnel est envahi par des pensées parasites qui font de son quotidien un calvaire. L’obsessionnel est un penseur, il aime la pensée, la théorie – theoria– le spéculatif, mot particulièrement judicieux dans ce cas nous dit Alain Vannier[1]

A vouloir tout contrôler de son être, il compare son corps vivant à l’infiniment grand du cosmos pour le traduire en poussière d’étoiles. Dans la démesure de l’univers, il s’efface pour un temps d’apaisement dans sa recherche de sens.  L’analyste doit être à l’écoute du moindre interstice signifiant qui ferait écart dans cette jouissance mortifère.

Il connaît ses traumas, souligne Freud, mais ignore leur valeur.

Insuffisance du langage face au trop plein de sens, le désir est-il toujours premier ?

« Donne en ma bouche parole vraie et estable et fay de moy langue caulte ». (L’Internele consolacion, XLVe Chapitre : qu’on ne doit pas chascun croire et du legier trebuchement de paroles).

« Cause toujours ». (Devise de la pensée causaliste).

Le discours véhicule à la fois le désir et la position du sujet face à son désir.

Un patient a eu l’impérieuse demande professionnelle de mutation, habiter l’étranger, n’est-ce pas une recherche d’asile dans l’autre langue ?  Dégagé, pense-t-il, de cette obligation de répondre perpétuellement à la demande de l’Autre (le lieu des signifiants), en y laissant son corps,  de l’Autre du corps, d’un autre corps, nous dit Lacan, « on ne peut rien en faire, à part le mettre en morceaux ».

Pourra-t-il accéder à une transformation grâce au mouvement du lieu de sa demande ?

L’art de l’analyste doit être de suspendre les certitudes du sujet, jusqu’à ce que s’en consument les derniers mirages. Et c’est dans le discours que doit se scander leur résolution.[2]

Sublimation, Ouverture créatrice, Transformation infinie, révolution sans fin  ?

Petite vignette clinique :

Une patiente arrive triomphante en séance un matin, car son mari l’a « emporté »  dans sa frénésie qui est la sienne pour préparer leurs enfants pour se rendre à l’école.

Je relève le mot emporter en soulignant le « em-porter », et là elle s’effondre en larmes, émotion qui la portera toute la séance. Dans ce préfixe était encapsulé tout un univers de colère (em-portement de la colère), de rancune, d’impuissance…..

N’est-ce pas grâce à cette place, à l’instant libérée de son affect, parce qu’identifié dans le transfert, que peut avoir lieu une transformation, au sens de sublimation ?  

Dans l’ouverture créatrice, je pense aux haïkus (car j’aime beaucoup cela, cela reste très personnel, et peut  être tout à fait autre chose comme créations)

Le haïku peut donner l’exemple d’une traduction poétique d’un vaste « étant au monde ». 

Si, l’analyse a une fin, à l’arrêt des séances chez l’analyste, c’est ensuite pour la vie que nous en récoltons les bénéfices et que nous continuons à nous analyser au vue de ce que la vie nous réserve de bonnes ou moins bonnes aventures.

Nous sommes en capacité de faire des choix en conscience de notre devenir, et de faire avec qui nous sommes, débarrassés de nos aliénations et de nos trop conflictuels liens à l’autre. Même si tout n’est pas idéal, bien sûr, et c’est là où je veux en venir, la connaissance de soi grâce à l’analyse a permis une ouverture, une place pour exister soi-même, avec soi, par delà la solitude, en créant son univers propre (écriture, dessins, musique, lecture….)

Voici la petite histoire du haïku :

Le haïku dans sa forme concise et très codifiée est un concentré de rhétorique, il est un univers irradiant à partir d’un point focal.

Traditionnellement, il fait référence à une saison, l’empire du milieu se situant entre la terre et le ciel.

Le haïku (俳句, haiku), terme créé par le poète Masaoka Shiki (1867-1902), est une forme poétique très codifiée d’origine japonaise et dont la paternité, dans son esprit actuel, est attribuée au poète Bashō Matsuo (1644-1694).

Le haïku art plutôt mineur au départ, est une forme japonaise de poésie de très grand renom, permettant de noter les émotions, le moment qui passe et qui émerveille ou qui étonne.

C’est une forme très concise, dix-sept syllabes en trois vers (5-7-5).

Dix-sept temps en japonais (une syllabe a un ou deux temps), un nombre restreint dans d’autres langues.

C’est une forme très active, très vivante, vraisemblablement la plus utilisée au monde. Il y a des concours de haïku (haiku taikai) portant sur un thème donné, organisés au niveau mondial par de grandes entreprises japonaises ou par des institutions.

Voilà l’idée selon laquelle au cours d’une séance analytique j’ai pu y associer le haïku au surgissement d’un lapsus, comme une capsule enfermant toute une production, une création [3]

Exemple de haïkus écrits suite à des séances :

 

Rituel et sacralisation                                                       rêve sans souvenirs

Dans le tréfonds                                                                corps à l’agonie

Toucher les nuages                                                           le cœur en érection

 

Peine profonde                                                                  morceaux de mots

Abysse                                                                               dépareillés de vous

Les étoiles bleues                                                               mythonimie

 

Aliénation fine                                                                   immobile trésor

Glaces éternelles                                                                trauma

Flocon fractal                                                                     courent des nuages

 

[1] Alain vannier, névrose obsessionnel, névrose idéale, In Figures de la psychanalyse n° 12, la structure et la névrose, 2005, Editions Erès.

[2] Fonction et champ du langage en psychanalyse par Jacques Lacan, Rapport du Congrès de Rome, les 26 et 27 septembre 1953.

[3] au sens du mot poiêsis, l’éthymologie du mot « poésie » est déjà une interprétation du fait poétique : poiêsis pour les Grecs signifie : « création », du verbe poiein, faire créer

 

Fermer le menu